PAUL (2)

Ce soir il aimerait que tout s’arrête, les questions surtout. Les images et leur tourbillon il en fera son affaire. Dans son métier on les façonne, on peut même dire qu’on les a à la bonne. Ca il sait faire, il gère.

Tout avait si bien débuté. Elle était chouette la parenthèse. Marc son meilleur ami, forcément confident de tous ses faits et gestes, l’avait même qualifiée d’enchantée ! – « Rien de moins mon pote, là t’as tout bon. Jackpot ! »Paul avait souri en pensant que décidément Marc ne manquait jamais d’enjoliver les événements de la vie, pour lui donner du peps, la surclasser. Comme s’il fallait chaque fois lui ajouter un petit supplément d’âme. Il ne manquait jamais de qualificatifs pour habiller le quotidien banal d’un romantisme incandescent. Avec lui, la vie entrait dans la lumière. Rien de ce qui survenait ne pouvait être simple, naturel. Pour Marc la vie devait être extraordinaire, comme ses rêves.

En l’occurrence, nous étions loin du rêve. Oui bien sur, Marie était une jolie rencontre, un peu trivial Paul pensait qu’elle tombait bien, mais la conversion au bonheur était encore loin. Il voulait bien tenter le coup, mais qu’on ne lui en demande pas d’avantage. Il était trop tôt, il ne s’en sentait pas capable. Vouloir y croire c’est déjà envisager.

Ce matin, entre ces quatre murs gris et sales, dans ce si petit espace il est bien en peine de trouver le qualificatif approprié. Dans cette alcove en sous-sol mal éclairée qui lui sert de bureau pour la journée, il va devoir faire son métier et rien que son métier.

Charlotte

Elle est hésitante, réfléchit à ce qu’elle va répondre. Elle ne parait pas bien droite dans ses bottes mais plutôt sur ses gardes, attentive aux conséquences de ses faits, gestes ou regards. On la sent prise au piège au milieu de l’arène.

Personne ne l’a forcée à se défaire de ce sentiment qui germe en elle, encore moins à l’écrire, le publier et le faire éditer pour le brandir ainsi à la face de toutes celles et ceux qui savaient et qui n’ont rien fait.

Victime auto-revendiquée de ce que l’on a fait subir à un autre. Pas collatérale, directe, avec un préjudice bien a elle. Son propre fardeau. Ce n’était pas tout d’entendre, il fallut écouter, comprendre, imaginer et voir se détruire tous ces signes jusqu’alors si fondateurs, si riches. Directement impactée, touchée, blessée, salie. Devenue celle qui n’a rien pu voir au delà de son amour inconditionnel, de son attachement aveugle, de ce lien chéri qui lui apportait tant. Rien au delà, de ses présences qui nourrissaient le vide que sa mère ne savait remplir et qui s’annexaient l’espace laissé vierge d’éducation et de regards, cette zone de l’effroi qui disait le désintérêt de cette femme qui ne l’avait pas enfantée ni mise au monde et qui pourtant prétendait l’élever.

Soudain brutalement extraite du cocon, de ce giron d’allure paternelle qui enflait sans cesse, envahissait son monde et le comblait tant il conférait l’appartenance à la famille, elle redevenait orpheline.

A l’âge de l’exaltation, celui ou tout véritablement commence où rien n’est impossible et où la pureté s’affronte au désir, le charme s’est rompu d’un coup net. Un mot à lui seul fit s’effondrer l’édifice. Que dire de tous les autres qui allongeant la liste des méfaits, les rendaient imaginables et décrivaient l’horreur. Que dire des déchirures de l’âme, des blessures du coeur, de l’écartèlement qui nouait ses entrailles dans un vertige inhumain.

Cela devint toute son histoire, son cheminement. Se taire, conserver à tout prix cet état de dépositaire du secret de l’autre. Ne pas enfreindre la promesse. Devenir ce que l’on fait d’elle par personne interposée : la baîllonnée. Ne pas revendiquer, renoncer à son propre droit à reconnaissance et laisser se prescrire l’indicible. Victime terrifiée, sonnée, dévastée et tout autant « coupable » de n’avoir pas subi, de n’avoir pas hurlé et de n’avoir rien fait.

Toute ressemblance ou similitude avec des faits ou des personnes existant ou ayant existé est totalement fortuite et involontaire

Un voeu (2)

Tout n’est que vacuité, béance. Rien ne se fixe mis à part l’absence. J’ai le sentiment qu’au final rien ne devrait avoir d’importance, mais que l’on se démène pour que tout en ait l’apparence.  Quel est le sens d’une vie factice, pour le cliché, pour l’auditoire. Peu importe alors d’agir ou pas comme un barbare. 

J’aime les règles, celles qui canalisent, tempèrent. Elles me rassurent au fond, fabriquent mes points de repère. Bien sûr, ce n’est pas à la mode, tous m’exhortent à agir, dépasser, me moquer des conséquences, de la donne. Cela est tentant… Je l’avoue parfois j’aimerai tellement être vous. Au-dessus de tout. 

Plus aisé à envier qu’à faire. Au final, je me débine, ma nature rectiligne exige, je plie, complice. Conforme à mes principes je vis entre vos interlignes. Des parallèles, je n’en fais pas, il y a suffisamment d’endroits pour être soi. Tout et son contraire en nous se manifeste, vous êtes un jour ce que je ne suis pas et demain qui sait, peut être que ce sera moi ? Je ne compte pas les points, ne règle aucun compte, ma philosophie est tout autre. Laisser à chacun l’avis vers lequel il abonde. On me croit austère, c’est bien mal me connaître !

Qui sait véritablement ce qui m’éclaire ?

Un voeu (bien trop) pieu…

Théo n’est pas un rêve. Il existe, m’inspire, parfois même m’obsède. En lui permettant de franchir la barrière j’imaginais que le jeu en valait la chandelle. Chez moi, c’est une constante, je crois beaucoup à la chance ! En réalité, ce jour là, la chance n’était pas pour moi.

Enfant déjà je me fixais des objectifs. Enfin, dans mon plus jeune âge il serait plus exact de dire que je tentais de réussir ceux qui m’étaient assignés. Etre responsable, raisonnable , ne pas me faire remarquer ; à l’image de mes aînés, si parfaits. Cela semblait si naturel pour eux. Aucune frontière ni aucune limite ne paraissait les contraindre, alors qu’il me fallait sans cesse étouffer ma nature exubérante et mon tempérament d’aventurier ! M’y résoudre signifiait choisir la voie que l’on m’imposait et refuser qui j’étais. Cela m’a pris du temps de comprendre qu’il s’agissait en fait, plutôt d’une ligne directrice, à l’image d’un guide de bonnes pratiques, que d’une impérieuse nécessité. J’attachais trop d’importance au fait d’être parfaitement parfait, voulant rassurer l’enfant que j’étais et qui craignait de ne pas être aimé.

Ce n’est pas rien de grandir dans ce monde, de devenir un homme. Imposer ses dogmes, devoir se battre pour ses idées et ses croyances, faire acte de résistance ; surmonter l’injustice, éviter les sorties de piste et ne jamais faire partie d’aucune liste. Devenir… une mission « facile à dire ». S’affranchir des lignes fût mon unique challenge à partir du jour où, bille en tête, je parti à ma conquête.

Je ne ressents la vie que lorsque son souffle s’engouffre dans mes ailes. Lorsqu’il me pousse à m’envoler vers la seule destination possible : celle que je fais mienne.

Ici bas, je trépigne, j’obtempère. Sans j’ ai la sensation d’être soumis à la torture, d’y être enferré. Tout rime avec vacuité quand ce n’est pas avec insensé. Certains jours j’en arrive même, à ne plus percevoir ce qui m’enracine à cette terre. Les mille et unes vertus de la vie qui m’attend me paraissent obsolètes. Je ne produis rien, ne construis guère, ma seule culture est celle de l’éphémère… On prend, on utilise et puis l’on jette.

…/…

Lui

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Etait ce il y a quelques jours où bien seulement quelques heures ?

Remonter le temps je n’ai jamais su faire. Mes souvenirs s’évitent :anarchiques. Cela fait un bon moment qu’ils n’envisagent plus de construire. L’imprécision m’avantage, m’épargne les disgrâcieux détails, ménage ma si précieuse image. La réalité, je m’en accomode. Elle va, vient, s’érode. L’histoire que je fais mienne élabore des théories, échafaude les plans de mes chateaux en Espagne, nourrit mon personnage.

Je n’avais pas de vie avant elle. L’empathie me fuyait comme la peste et l’intérêt que j’inspirais parfois, n’avait rien de glorieux, croyez moi !

Je répètais à l’envi que je n’en avais rien à faire de ce que me réservait le sort, même s’il était cruel, que je me battais fort, que j’avancais quand même. J’étais le seul qui y croyait, ça fait peu tout de même. Fier et orgueilleux te tout mon être.

Je l’ai croisée, entre ses lignes de mire, dans un camp retranché qui enfermait ses espoirs déçus, ses renoncements et une bonne dose d’humour sur ses hésitements. C’est con à dire, mais, je me suis perdu lorsque je l’ai trouvée, ma bouffée d’air pur, mon imaginée. Moi le roi des mythos, soudain par le mensonge révolté, je ne savais que faire… j’ai perdu pied. Soudain je me voyais percé à jour par sa stupéfiante accuité. Aucun de mes travers et de mes attitudes n’échappait à son regard aiguisé. Démasqué. Pas si aisé de continuer le jeu des faux semblants.

Je me suis fourvoyé dans des silences qui masquaient mal ma peur d’approcher l’enchantement. Je n’osais franchir le pas de la sincérité, avancer sans armure et sans calcul me mettait mal à l’aise, j’hésitais. Pas facile de n’être que celui que l’on est. Entre le confort d’une histoire joliment inventée et la vérité crue d’où l’on s’est échappé, la peur est, sans nul doute, la pire alliée.

Franchir le pont, un risque qui me tentait, mais pas suffisamment fort pour y céder. J’ai toujours eu beaucoup de mal à gérer mes réalités.

Depuis elle, le temps n’a cessé de passer. Arythmique et désanchanté…

Là bas

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J’ai mal aux pieds. C’est à cause de mes chaussures. La bride en plastique qui les enserre n’a pas arrêté de se détacher du bord de la semelle. A chaque pas, je crains que les réparations de fortune ne résistent pas à ma démarche saccadée. Maman les a déjà recousues plusieurs fois, j’ai peur, qu’à la prochaine déchirure, elle n’y parvienne pas. Alors je fais mon possible, j’essaie, d’alléger mon pas. Mais la manœuvre n’est pas facile, dans la cité vieille, les pavés sont bien trop hétéroclites pour que je m’en tienne à regarder juste devant moi. Et puis c’est sans compter le poids de ma charge. Je redoute la chute. Même si je serre bien mes doigts, j’ai peur de laisser glisser le fil qui la relie à moi. Si je tombe tout mon fardeau s’envolera. C’est fragile l’équilibre.
Mon ami TIDJI, dit que c’est parce qu’on pense aux mauvaises choses qu’elles arrivent. Il dit : « moi je marche, je ne pense pas ». Lui vend des oranges, qu’il transporte dans un panier pendu à son bras. Il marche pieds nus sur le sable, le long de la péninsule, là où le sol est plat. Il répète sans cesse qu’un jour, il partira. Qu’une simple barque suffira pour passer la digue et quitter tout ça.
Il dit qu’il n’est pas né pour rester là.
Moi aussi je rêve d’ailleurs, parfois. Sur la grande place, près du manège, lorsque le soleil franchit la haute muraille en pierres, en attendant que la ronde des chevaux de bois s’achève je m’assoie sur la plus basse marche du lavoir et je m’imagine … Il est doux d’échapper à l’arc en ciel de pacotille qui emboite chacun de mes pas. C’est comme inspirer l’air au dessus de l’eau vive, comme être au bord du vide et voir s’ouvrir la vie devant soi. Alors je ne suis plus cet enfant qui se tord les chevilles et piétine. Je deviens celui qui s’affranchit des lignes que d’autres ont choisies pour moi.
Mais je ne m’envole pas.

PAUL

PAUL

PAUL

Vient d’entamer son cinquième café de la journée. L’amertume pique ses papilles et la fatigue le fait cligner des yeux. Depuis la baie vitrée de son bureau il s’amuse du ballet désordonné des passants qui désertent la ville en découpant de larges ombres sur les trottoirs pavés, chaque fois qu’ils croisent un lampadaire allumé. Cela tient à peu de chose, de découper des ombres, de se frayer un passage comme on glisse sur la glace d’une patinoire, cela ne tient à rien d’être fauché en chemin – pense-t-il.

Non décidément une vie ne tient à rien. C’est le sentiment qui l’anime, depuis le matin. Cela lui est apparu, au seuil de la salle de bains. Et depuis qu’il a fui le miroir inopportun, cette idée lui trotte dans la tête, c’est une vraie rengaine. Et à l’instant même où, il surplombe en quelque sorte, celle des autres, c’est la sienne qui l’interpelle. Une vie pour une autre, la sienne, la leur, la nôtre. Beaucoup de petits rien, pour un morceau de pas grand-chose, fragile et incertain.

Une vie, comme celle posée là, à peine à l’étroit, dans la pile des dossiers aux couleurs bariolées, maintenus par des élastiques et méthodiquement numérotés. La côte est mal taillée, parce qu’elle se plie aux lois de l’opportun et ignore ce qui ne l’est pas. Il le sait, en face l’on sera sélectif, on ne vantera que les mérites et on aura pour objectif d’enrober d’une soie de pacotille les passages peu héroïques.  C’est le jeu de la défense de vouloir conduire la danse. Mais dans l’arène, chacun protège son territoire, c’est à celui qui saura le mieux raconter l’histoire. On délimite l’espace dans lequel se débattre. Il faut tout prévoir, ne laisser aucune place au hasard. On évite soigneusement d’attaquer de front le domaine de l’émotion. On s’en remet à l’usage, oscillant entre la théorie et le badinage, en faisant en sorte d’éviter le clash. 

Les fondamentaux d’une histoire, bricolée pour l’examen de passage, entre les preuves parfaites, les incertitudes et le doute qui profite à la peine. Pour l’accusation l’exercice est celui de la mise en perspective. Il convient de monter les plans de coupe en évitant, d’épingler le sujet, d’en faire une image abstraite et distanciée.  Viser la perspective et dénicher quelque humanité dans des faits qui en sont tout bonnement dénués, pour rappeler à ceux qui jugent que l’accusé n’est pas un monstre au sens cinématographique du terme, mais bel et bien une personne et qu’il leur appartient de la condamner.

Condamnable, il l’est aussi. Il voudrait bien plaider non coupable, même s’il est bien placé pour savoir que le crime n’a pas de morale, du moins celle dont il convient de faire usage. Il solliciterait bien un peu de clémence, pour ses propres erreurs, ses écarts de conduite, ses dérogations aux principes. Mais il le sait, plaider sa propre cause, c’est déjà s’accuser en quelque sorte.

Il va y penser. Il n’arrête pas d’y réfléchir, de faire et défaire le film. C’est son métier, il argumente, revendique, déplore, s’indigne et fait bouger les bornes des limites. Il sait être convaincant, persuasif, tout à la fois altruiste et  égocentrique, il se plait à dire qu’il n’a pas peur de trancher dans le vif, qu’il adore les changements de rythmes. Mais ce soir, c’est lui le chien dans le jeu de quilles, c’est sa propre vie dont il s’agit. Et là, les belles phrases, les grandes théories…

Marie

Ca y est j’y suis.
Il y a quelques minutes à peine, j’étais debout, dans la salle d’attente à faire les cent pas sur les 4.50 m qui séparent la porte d’entrée (ou l’issue de secours c’est selon) de la fenêtre. J’oscillais entre le désir d’en finir et celui de partir, (ce qui souvent ne fait pas que rimer mais s’avère aussi être la même chose), j’étais là, là, avec une seule question en tête : mais qu’est-ce que je viens faire ici ?
Réflexe basique s’il en est, banale manifestation d’une angoisse teintée lâcheté. Ok, je vous l’accorde ce n’est pas très glorieux, mais franchement au point où j’en suis, la gloire… A l’instant où je piétine, limite hystérique, le moins que l’on puisse dire c’est que je n’en mène pas large. Au bord de l’asphyxie neuronale, je doute de tout en général, de ce que je veux en particulier, et surtout une fois le choix fait, je crains de ne pas m’y tenir, je crains de ne pas y arriver.

Y arriver. La question de l’année. Un résumé succinct, j’en conviens et plutôt radical, mais illustrant parfaitement ce que furent les douze derniers mois de ma vie ; enfin, ma survie devrais-je dire ! Des mois à vivre comme sur le grand huit, le souffle court et la peur vissée aux tripes à voir défiler impuissante, la succession des périodes de lutte, d’accablement, de renoncements, d’espoir, comme autant de montagnes russes ; le tout sur fond de tristesse en guise de flonflons de la fête !
Une tristesse, aiguisée comme un feuillé de boucher, une fine lame sans état d’âme, la reine du tranchant. Une tristesse omniprésente, qui s’infiltrait partout, comme une poussière grasse, aussi vicieuse que pernicieuse. Une tristesse qui imprimait sans le moins du monde se lasser, ce mouvement lent et accablé qui me trainait toujours au bord de l’immobilité.
Une horreur, en deux mots ! Parce qu’en cent, franchement c’est un mélo plus que sordide, qui n’a même pas le mérite qu’on s’y attarde, sauf que moi, bien sûr en bonne gourdasse sentimentalo-maniaco-hystéro-crédule, bingo, j’ai signé pour la série complète, les bonus et bien entendu tous les morceaux choisis habituellement habilement coupés au montage. Oui, oui, je vous l’accorde, ce fut la totale. (mon côté consciencieusement sentimentale !)
Après tout ce chagrin, toutes ces larmes, les irrépressibles – façon- crocodile, après les nuits ultra blanches, les jours qui s’allongeaient comme des dimanches, j’en étais là. Là, à attendre mon tour, dans l’antichambre de ma vie à dire et à poursuivre.
Un jour tout finit par se lasser, même la douleur. C’est à coup sur ce qui m’a sauvée. Le temps passe, on reste et on se fait à l’idée, du moins on espère que l’on s’y fera, à force de s’auto persuader, cela finit par s’accrocher. Au plus profond, l’on se dit qu’on repartira, que cela va aller, mais la motivation à ce stade, il faut bien se rendre à l’évidence elle a été plus que sabotée. On veut bien, mais l’on ne peut point ( j’invente rien, A Cordie en a fait un tube, devenu depuis parole d’évangile : j’ai pas de mérite !) Si je m’en sors, ce sera aussi grâce au bottin, au hasard de ce nom digne d’un héros de polar américain.
J’ai cru que le plus dur serait de prendre rendez-vous, puis de m’y rendre. Il y a cinq minutes je pensais que le plus dur serait de ne pas m’enfuir au seuil de la salle d’attente. Comme quoi, la peur a aussi ses saute-d ’humeur.
– « Bonjour Marie, entrez, asseyez-vous » m’a-t-il dit.
Ca y est j’y suis. Finalement, j’ai survécu, j’ai éprouvé bien pire et me suis laissée affoler par ce petit rendez-vous en toute intimité. J’y suis et je ne suis plus inquiète. Non pas que mes doutes et mes craintes se soient volatilisés, non, mais je suis comme apaisée, soulagée. Je viens de comprendre que le plus difficile c’était de choisir de faire ce pas, que c’était ce qu’il y avait de mieux à faire pour moi.
L’endroit n’est pas franchement lumineux, je trouve ça un peu austère – je pense qu’il a un goût certain et très probablement de bonnes manières l’homme qui se tient là, juste derrière, avec son physique d’acteur à la retraite. Mais là, c’est parce que je veux faire diversion, tant que je pense décoration, forcément, je m’éloigne du problème. Cela n’a pas l’air de troubler Irvin, qui ne bronche pas, ne soulève même pas un sourcil. Il y a bien longtemps que le silence est son complice, il s’en accommode.
Quoi que je dise, ou pas, Irvin, le sait, ce n’est qu’une question de temps, un jour je lui dirai.
Sa poignée de main est chaleureuse. J’esquisse un sourire, c’est un petit début. Non pas que je n’aie plus souri depuis douze mois, c’est juste qu’un vrai sourire, du genre irrépressible, il était grand temps que ça me reprenne ! C’est infime, mais c’est le signe que je redeviens moi-même.
Avec la vie, c’est un peu comme avec la chance, il faut lui sourire s’il l’on veut qu’elle nous le rende après tout.

Irvin

Irvin est né dans la première moitié du siècle dernier, dans une banlieue ouvrière du middle Ouest. Sa famille d’origine modeste, n’était pas de celles dont la vie intéresse ; une tribu parmi d’autres, qui se serre les coudes lorsqu’ils s’entrechoquent.

Irvin n’avait pas d’avenir, du moins pas au sens où on l’entend. Il n’avait pas d’autre choix, que celui de grandir et d’aller de l’avant. Des ambitions, il fallait en avoir, des communes bien sûr, par principe et par solidarité. Il ne faisait pas bon grandir, sans objectif louable et sans vœu de fortune, sur cette terre, où sans racine on venait s’échouer.

On lui prêtait volontiers une vie en tête de liste, mais le gage était difficile à tenir ; les prêteurs ont vite fait de prévoir à la hausse sans indice concret. Ce n’était que de l’espoir qu’on lui vendait- rien de tangible en fait.

Tous souhaitaient, égoïstement et en secret, qu’il ait une vie qui choisisse pour lui, de n’être jamais plus belle que celle du voisin ou de l’épicier du coin. Une existence conforme en tous points à celle de ses pairs, semblable à s’y tromper et dont le sens vous échappe au moins aussi sûrement que le temps et l’espace nous sont comptés.

Ce vœu, presque pieu, les rassurait. Les confortait dans leur propre situation de gens de peu. Finalement Irvin, n’était pas différent d’eux !

Irvin n’avait que faire de ces considérations qu’il jugeait obsolètes. En fait, il se fichait bien de savoir ce qu’il adviendrait de lui plus tard. Il vivait le moment, simplement, à l’instar de ces enfants dont la vie n’est pas régie par l’obligation suprême de ressembler, de devenir, mais bien par celle d’être.

Irvin observait le monde. A sa façon, statique et muet. Face à lui, la vie, pareille à un magma en fusion, crépitait sans relâche, captait toute son attention. Ce bouillonnement incessant, cette quête perpétuelle, il ne pouvait s’en détacher, s’en défaire. Il lui semblait que l’histoire qui s’écrivait là, devait avoir un sens, une explication et pas uniquement des conséquences. S’il semblait absent, il n’en était rien, il s’attelait en fait, à en percer les mystères.

Dans ces moments il paraissait hors d’atteinte, et bientôt, chacun sembla considérer, qu’il l’était véritablement, ne prenant même plus la peine de tenter de le sortir de sa contemplation. Il fut ainsi admis, qu’Irvin était un rêveur persistant et qu’il perdait son temps.

Le raccourci était aisé et plus qu’arrangeant. Au final, les deux parties y trouvèrent somme toute leur compte, et tous se satisfirent de cette avarice verbale. Les paroles restèrent en l’air, on laissa faire…

Mais Irvin ne rêvait pas, bien au contraire. Il était dans la vie, mais à sa manière. Il en écoutait le pouls, percevait ses colères, devinait ses doutes et ses renoncements. A force d’observer, il s’empreignait du sort des hommes et de leur acharnement à combattre sans cesse pour finir le plus souvent, à se laisser entrainer par leurs mauvais penchants.

Leurs destinées lui paraissaient futiles et leur manque d’audace à espérer mieux par crainte de le perdre, le rendait sceptique quant à leurs chances de ne pas arriver à la fin du chemin, des regrets plein les poches et le sourire amer.

Ambitieux, il voulait pour lui quelque chose de mieux. Dès qu’il fut en âge de s’instruire, il fut bon élève, même si comme de coutume, ses professeurs ne l’entendaient guère. Il délaissa l’algèbre et la géométrie, fut captivé par l’histoire et aima la géographie, mais par-dessus tout, il dévora les auteurs. Les meilleurs comme les pires d’ailleurs, il lut avec délice les essayistes et les grands philosophes et de leurs discours se fit une méthode.

Il apprit à raisonner et à tenir tête aux mauvais arguments, aux phrases toutes faites. Voulu en savoir plus sur la formidable machine humaine, devint docteur ès…

Sa soif de connaissances est toujours sans limite. Tout l’intrigue, et chaque occasion est propice, tant à l’examen qu’à l’introspection. Chaque cas l’intéresse et autour de lui on se presse. On le questionne, on sollicite son avis sur telle ou telle situation, on se soumet à sa critique, on attend de lui qui nous explique.

Il reçoit tous les après midi, excepté en juillet, dans un bureau lumineux et sobrement agencé. Il vous installe confortablement, puis sans plus de manière, se place derrière vous – prêt à en découdre, prêt à vous connaître.

En votre présence, Irvin, est le plus souvent statique et quasiment muet, mais il ne rêve pas, bien au contraire. Il entre dans votre vie, à sa manière. Il en écoute le pouls, perçoit vos colères, devine vos doutes et vos renoncements et à force d’observer il finit tout bonnement par vous psychanalyser.