Les césures…

Il est des temps où notre existence change de rythme. Où elle impose un changement brutal dans nos habitudes, nos projets, un revirement, une remise en question, un point d’arrêt. Comment faut il l’interpréter, comment en tirer profit ?

Je suis particulièrement sensible et intéressée par les points de rupture. Certains parlent d’accidents de la vie (souvent quand cela leur arrive) de choix de vie (lorsqu’ils s’en sont sortis)… Souvent ils renvoient à la question du pourquoi (« moi », le plus souvent) et rapidement qualifiés d’injustice, de la faute à pas de chance, voire de punition divine (pour ceux qui ont encore la foi :)) ! Sous cet angle je ne suis pour ma part, pas convaincue que la recherche inlassable d’une bonne ou mauvaise raison soit la meilleure chose à faire. Je m’explique : monter sur une échelle bancale et en tomber… la raison de la chute me paraît évidente, un « simple » lien de cause à effet. Ce qui m’interroge c’est plutôt le message qu’il faut y voir, comme une sorte de leçon de vie au sens philosophique.

Quel enseignement puis-je tirer de cet « avertissement », de quelle façon d’appréhender l’existence, que dois je modifier ou abolir pour continuer, quel nouvel éclairage se pose sur le chemin restant à parcourir ? Matériellement une fois tombée de l’escabeau, vexée au mieux et percluse de douleurs au pire, j’imagine que la leçon sera d’être plus prudente la prochaine fois ! Mais au delà de ça que dit ma chute ? Pourquoi arrive t elle vraiment à ce moment si j’ai l’habitude de l’ escalade et si je maîtrise parfaitement l’instabilité ?

En ce qui me concerne, chute après chute 🙂 je cherche à décrypter. Un arrêt est forcément le signe « avertisseur » d’une nécessaire prise de conscience, une alerte sur une façon de vivre et/ou d’envisager de survivre. Oui j’ai perdu l’équilibre mais qu’est ce qui a fait que justement aujourd’hui je n’ai pu me rattraper ? Pourquoi mon instinct ne m’a pas retenue de gravir ce maudit perchoir ? 🙂

J’ai beaucoup écouté les blessures, les coups du sort, les rémissions de chacun. J’ai pu remarquer qu’aux premiers moments de la chute il y a souvent une véritable prise de conscience et une leçon tirée. Un enthousiasme, un choix qui parait si évident, une motivation. Parfois tout ça disparaît, une fois sorti d’affaire beaucoup perdent la mémoire, trois petits tours et puis j’oublie. Pour d’autres c’est tout le contraire, le « message » semble être plus que passé, et abat tout sur son passage, c’est une révolution ! Rien ne résiste au séisme, tout »doit » être repensé, re-bâti !!! Paradoxal, surprenant, instructif et si « personnel ».

Je suis toujours surprise de ce que l’on fait ou pas des aléas de notre vie. Quand j’en subi, comme chacun d’entre nous, je peste, j’enrage, je maudis et puis je tente de trouver le sens qui manque à ma vie.

Et vous, qu’en pensez vous ? Qu’en faîtes vous ?

PAUL

PAUL

PAUL

Vient d’entamer son cinquième café de la journée. L’amertume pique ses papilles et la fatigue le fait cligner des yeux. Depuis la baie vitrée de son bureau il s’amuse du ballet désordonné des passants qui désertent la ville en découpant de larges ombres sur les trottoirs pavés, chaque fois qu’ils croisent un lampadaire allumé. Cela tient à peu de chose, de découper des ombres, de se frayer un passage comme on glisse sur la glace d’une patinoire, cela ne tient à rien d’être fauché en chemin – pense-t-il.

Non décidément une vie ne tient à rien. C’est le sentiment qui l’anime, depuis le matin. Cela lui est apparu, au seuil de la salle de bains. Et depuis qu’il a fui le miroir inopportun, cette idée lui trotte dans la tête, c’est une vraie rengaine. Et à l’instant même où, il surplombe en quelque sorte, celle des autres, c’est la sienne qui l’interpelle. Une vie pour une autre, la sienne, la leur, la nôtre. Beaucoup de petits rien, pour un morceau de pas grand-chose, fragile et incertain.

Une vie, comme celle posée là, à peine à l’étroit, dans la pile des dossiers aux couleurs bariolées, maintenus par des élastiques et méthodiquement numérotés. La côte est mal taillée, parce qu’elle se plie aux lois de l’opportun et ignore ce qui ne l’est pas. Il le sait, en face l’on sera sélectif, on ne vantera que les mérites et on aura pour objectif d’enrober d’une soie de pacotille les passages peu héroïques.  C’est le jeu de la défense de vouloir conduire la danse. Mais dans l’arène, chacun protège son territoire, c’est à celui qui saura le mieux raconter l’histoire. On délimite l’espace dans lequel se débattre. Il faut tout prévoir, ne laisser aucune place au hasard. On évite soigneusement d’attaquer de front le domaine de l’émotion. On s’en remet à l’usage, oscillant entre la théorie et le badinage, en faisant en sorte d’éviter le clash. 

Les fondamentaux d’une histoire, bricolée pour l’examen de passage, entre les preuves parfaites, les incertitudes et le doute qui profite à la peine. Pour l’accusation l’exercice est celui de la mise en perspective. Il convient de monter les plans de coupe en évitant, d’épingler le sujet, d’en faire une image abstraite et distanciée.  Viser la perspective et dénicher quelque humanité dans des faits qui en sont tout bonnement dénués, pour rappeler à ceux qui jugent que l’accusé n’est pas un monstre au sens cinématographique du terme, mais bel et bien une personne et qu’il leur appartient de la condamner.

Condamnable, il l’est aussi. Il voudrait bien plaider non coupable, même s’il est bien placé pour savoir que le crime n’a pas de morale, du moins celle dont il convient de faire usage. Il solliciterait bien un peu de clémence, pour ses propres erreurs, ses écarts de conduite, ses dérogations aux principes. Mais il le sait, plaider sa propre cause, c’est déjà s’accuser en quelque sorte.

Il va y penser. Il n’arrête pas d’y réfléchir, de faire et défaire le film. C’est son métier, il argumente, revendique, déplore, s’indigne et fait bouger les bornes des limites. Il sait être convaincant, persuasif, tout à la fois altruiste et  égocentrique, il se plait à dire qu’il n’a pas peur de trancher dans le vif, qu’il adore les changements de rythmes. Mais ce soir, c’est lui le chien dans le jeu de quilles, c’est sa propre vie dont il s’agit. Et là, les belles phrases, les grandes théories…