Marie

Ca y est j’y suis.
Il y a quelques minutes à peine, j’étais debout, dans la salle d’attente à faire les cent pas sur les 4.50 m qui séparent la porte d’entrée (ou l’issue de secours c’est selon) de la fenêtre. J’oscillais entre le désir d’en finir et celui de partir, (ce qui souvent ne fait pas que rimer mais s’avère aussi être la même chose), j’étais là, là, avec une seule question en tête : mais qu’est-ce que je viens faire ici ?
Réflexe basique s’il en est, banale manifestation d’une angoisse teintée lâcheté. Ok, je vous l’accorde ce n’est pas très glorieux, mais franchement au point où j’en suis, la gloire… A l’instant où je piétine, limite hystérique, le moins que l’on puisse dire c’est que je n’en mène pas large. Au bord de l’asphyxie neuronale, je doute de tout en général, de ce que je veux en particulier, et surtout une fois le choix fait, je crains de ne pas m’y tenir, je crains de ne pas y arriver.

Y arriver. La question de l’année. Un résumé succinct, j’en conviens et plutôt radical, mais illustrant parfaitement ce que furent les douze derniers mois de ma vie ; enfin, ma survie devrais-je dire ! Des mois à vivre comme sur le grand huit, le souffle court et la peur vissée aux tripes à voir défiler impuissante, la succession des périodes de lutte, d’accablement, de renoncements, d’espoir, comme autant de montagnes russes ; le tout sur fond de tristesse en guise de flonflons de la fête !
Une tristesse, aiguisée comme un feuillé de boucher, une fine lame sans état d’âme, la reine du tranchant. Une tristesse omniprésente, qui s’infiltrait partout, comme une poussière grasse, aussi vicieuse que pernicieuse. Une tristesse qui imprimait sans le moins du monde se lasser, ce mouvement lent et accablé qui me trainait toujours au bord de l’immobilité.
Une horreur, en deux mots ! Parce qu’en cent, franchement c’est un mélo plus que sordide, qui n’a même pas le mérite qu’on s’y attarde, sauf que moi, bien sûr en bonne gourdasse sentimentalo-maniaco-hystéro-crédule, bingo, j’ai signé pour la série complète, les bonus et bien entendu tous les morceaux choisis habituellement habilement coupés au montage. Oui, oui, je vous l’accorde, ce fut la totale. (mon côté consciencieusement sentimentale !)
Après tout ce chagrin, toutes ces larmes, les irrépressibles – façon- crocodile, après les nuits ultra blanches, les jours qui s’allongeaient comme des dimanches, j’en étais là. Là, à attendre mon tour, dans l’antichambre de ma vie à dire et à poursuivre.
Un jour tout finit par se lasser, même la douleur. C’est à coup sur ce qui m’a sauvée. Le temps passe, on reste et on se fait à l’idée, du moins on espère que l’on s’y fera, à force de s’auto persuader, cela finit par s’accrocher. Au plus profond, l’on se dit qu’on repartira, que cela va aller, mais la motivation à ce stade, il faut bien se rendre à l’évidence elle a été plus que sabotée. On veut bien, mais l’on ne peut point ( j’invente rien, A Cordie en a fait un tube, devenu depuis parole d’évangile : j’ai pas de mérite !) Si je m’en sors, ce sera aussi grâce au bottin, au hasard de ce nom digne d’un héros de polar américain.
J’ai cru que le plus dur serait de prendre rendez-vous, puis de m’y rendre. Il y a cinq minutes je pensais que le plus dur serait de ne pas m’enfuir au seuil de la salle d’attente. Comme quoi, la peur a aussi ses saute-d ’humeur.
– « Bonjour Marie, entrez, asseyez-vous » m’a-t-il dit.
Ca y est j’y suis. Finalement, j’ai survécu, j’ai éprouvé bien pire et me suis laissée affoler par ce petit rendez-vous en toute intimité. J’y suis et je ne suis plus inquiète. Non pas que mes doutes et mes craintes se soient volatilisés, non, mais je suis comme apaisée, soulagée. Je viens de comprendre que le plus difficile c’était de choisir de faire ce pas, que c’était ce qu’il y avait de mieux à faire pour moi.
L’endroit n’est pas franchement lumineux, je trouve ça un peu austère – je pense qu’il a un goût certain et très probablement de bonnes manières l’homme qui se tient là, juste derrière, avec son physique d’acteur à la retraite. Mais là, c’est parce que je veux faire diversion, tant que je pense décoration, forcément, je m’éloigne du problème. Cela n’a pas l’air de troubler Irvin, qui ne bronche pas, ne soulève même pas un sourcil. Il y a bien longtemps que le silence est son complice, il s’en accommode.
Quoi que je dise, ou pas, Irvin, le sait, ce n’est qu’une question de temps, un jour je lui dirai.
Sa poignée de main est chaleureuse. J’esquisse un sourire, c’est un petit début. Non pas que je n’aie plus souri depuis douze mois, c’est juste qu’un vrai sourire, du genre irrépressible, il était grand temps que ça me reprenne ! C’est infime, mais c’est le signe que je redeviens moi-même.
Avec la vie, c’est un peu comme avec la chance, il faut lui sourire s’il l’on veut qu’elle nous le rende après tout.