Sous le pont…

L’eau coule sous les ponts, les heures sont pleines sous la lune, le requiem s’échappe de la partition.
Affluent les signes et les raviveurs d’émotions – on croirait que la terre n’en finira jamais de tourner en rond.
Il faudrait le froid de la bise pour givrer ce soleil qui s’autorise à polariser comme une gifle alors qu’il est hors saison.
J’ai remisé dans mes valises, des piles de senteurs et toute la palette des couleurs vives, bien plus que de raison.

Au passage, pas de déclic, juste un sourire, il a eu bien du mal à atterrir l’hydravion.
N’en tire aucune conclusion, les routes adorent les jeux de pistes, mais il y a beaucoup d’abandons.

escargot

PAUL

PAUL

PAUL

Vient d’entamer son cinquième café de la journée. L’amertume pique ses papilles et la fatigue le fait cligner des yeux. Depuis la baie vitrée de son bureau il s’amuse du ballet désordonné des passants qui désertent la ville en découpant de larges ombres sur les trottoirs pavés, chaque fois qu’ils croisent un lampadaire allumé. Cela tient à peu de chose, de découper des ombres, de se frayer un passage comme on glisse sur la glace d’une patinoire, cela ne tient à rien d’être fauché en chemin – pense-t-il.

Non décidément une vie ne tient à rien. C’est le sentiment qui l’anime, depuis le matin. Cela lui est apparu, au seuil de la salle de bains. Et depuis qu’il a fui le miroir inopportun, cette idée lui trotte dans la tête, c’est une vraie rengaine. Et à l’instant même où, il surplombe en quelque sorte, celle des autres, c’est la sienne qui l’interpelle. Une vie pour une autre, la sienne, la leur, la nôtre. Beaucoup de petits rien, pour un morceau de pas grand-chose, fragile et incertain.

Une vie, comme celle posée là, à peine à l’étroit, dans la pile des dossiers aux couleurs bariolées, maintenus par des élastiques et méthodiquement numérotés. La côte est mal taillée, parce qu’elle se plie aux lois de l’opportun et ignore ce qui ne l’est pas. Il le sait, en face l’on sera sélectif, on ne vantera que les mérites et on aura pour objectif d’enrober d’une soie de pacotille les passages peu héroïques.  C’est le jeu de la défense de vouloir conduire la danse. Mais dans l’arène, chacun protège son territoire, c’est à celui qui saura le mieux raconter l’histoire. On délimite l’espace dans lequel se débattre. Il faut tout prévoir, ne laisser aucune place au hasard. On évite soigneusement d’attaquer de front le domaine de l’émotion. On s’en remet à l’usage, oscillant entre la théorie et le badinage, en faisant en sorte d’éviter le clash. 

Les fondamentaux d’une histoire, bricolée pour l’examen de passage, entre les preuves parfaites, les incertitudes et le doute qui profite à la peine. Pour l’accusation l’exercice est celui de la mise en perspective. Il convient de monter les plans de coupe en évitant, d’épingler le sujet, d’en faire une image abstraite et distanciée.  Viser la perspective et dénicher quelque humanité dans des faits qui en sont tout bonnement dénués, pour rappeler à ceux qui jugent que l’accusé n’est pas un monstre au sens cinématographique du terme, mais bel et bien une personne et qu’il leur appartient de la condamner.

Condamnable, il l’est aussi. Il voudrait bien plaider non coupable, même s’il est bien placé pour savoir que le crime n’a pas de morale, du moins celle dont il convient de faire usage. Il solliciterait bien un peu de clémence, pour ses propres erreurs, ses écarts de conduite, ses dérogations aux principes. Mais il le sait, plaider sa propre cause, c’est déjà s’accuser en quelque sorte.

Il va y penser. Il n’arrête pas d’y réfléchir, de faire et défaire le film. C’est son métier, il argumente, revendique, déplore, s’indigne et fait bouger les bornes des limites. Il sait être convaincant, persuasif, tout à la fois altruiste et  égocentrique, il se plait à dire qu’il n’a pas peur de trancher dans le vif, qu’il adore les changements de rythmes. Mais ce soir, c’est lui le chien dans le jeu de quilles, c’est sa propre vie dont il s’agit. Et là, les belles phrases, les grandes théories…

Il ne pleut pas et je ne t’attends plus…

Parce que je suis devenue sourde et que je n’entends plus cette plainte assourdissante, languissante et vaine que tu noyais d’alcool et de faux semblants.
Parce qu’à l’usure du temps, la vérité triomphant de tous les cache-misères et les serments d’enfant – tu es apparu nu et que cela n’eut rien de flamboyant.
Pas d’étoile, tu n’étais qu’une lueur diffuse, et de brillant tu n’avais que le titre, c’est dire toute la platitude des discours grandiloquents.
Tu ne m’eue qu’à l’usure, la limite n’étant qu’une question de temps. Le chaos rend les histoires tristes et les aspirations chimériques n’y survivent pas longtemps. Tout cela est d’un « bateau » confondant.
Il n’est jamais trop tôt pour apprendre, surtout à ses dépens, que les plus belles choses qui nous arrivent sont rarement celles sur lesquelles on pariait tant.

Parce que le soleil brille aujourd’hui, à l’avenant. Il n’y a plus de prétendant au bal de l’éclipse, plus de météorites destructrices, rien que du bleu, du bleu intensément.
Parce qu’il est l’heure de vivre, c’est tout ce qui importe vraiment. Il n’y a pas lieu de se demander comment cela va finir, c’est un secret que seuls connaissent les vieux amants. Il sera bien temps de l’écrire la partition du souvenir, rose, comme l’eau d’un roman.
Si mon iris pétille, c’est à cause de la lumière qui irradie, là, tout en dedans ! Désormais, il n’y a pas de risque, qu’il pleuve ou qu’il vente, rien ne se brise. C’est fou comme tout s’enracine, pour peu qu’on le veuille véritablement.
Il n’est jamais trop tard, pour comprendre, surtout à ses dépens, l’intensité de l’instant, celle qui arrime les cœurs, sur la rive, à la force du sentiment.